Quelle tristesse !
J’ai cru, l’espace d’un instant, que la foule des anonymes engoncés dans leurs certitudes et entassés dans le métro cachait parfois en son sein la perle rare. Ce matin dans le métro donc, j’ai pris sur moi de ne pas m’isoler. J’ai ouvert mes chacras aux crachats bileux de mes contemporains. Mal m’en a pris, j’étais parti de bonne humeur pourtant.
Qui de s’émouvoir de la disparition soudaine du verrou de sa boite aux lettres, qui d’admonester la dégouttante habitude du facteur de poser les lettres à l’envers, qui de se plaindre du pépiement insupportable d’un piaf qui perturbe le sommeil de son chat…
J’ai du mal à me passionner pour certains sujets pourtant d’actualité : Le prix exorbitant de la blanquette de veau en tube, le retard chronique du bus 124 de Chatenay Malabry, l’état critique de la vessie du gendre illégitime du Pape, la température de la boue à Palavas… Quant aux sujets moins actuels, je n’ai pas non plus développé la plus petite passion pour la Météo dans le Lubéron de février 1973 à septembre 1974 contrairement à d’autres…
J’ai alors cherché à focaliser mon attention sur ceux qui abordaient d’autres thèmes et, ai, par miracle, capturé au vol un mot échappé de la bouche intarissable et trop maquillée d’une contractuelle mal vêtue : « madeleine ».
Je me suis pris à rêver, me disant : « tiens, elle a lu Proust ». En fait, c’était le prénom de sa chef « qui fait rien qu’à lui faire des misères et qui en a après ses quotas ». Damned, moi qui aurait tant voulu y croire.
Me voilà repris de la furieuse envie de préférer la conversation du cancrelat de base à celle la ménagère de cinquante ans se rendant au travail par des transports tellement communs.
Mais, il y a pire : les ascenseurs…
On est au rez-de-chaussée d’un immeuble sans étages enterrés. La première de micro chez Auchan, caisse centrale, qui est déjà à l’intérieur regarde avec intérêt les pubs qu’elle vient de prendre dans sa boite aux lettres. Elle habite donc visiblement là. Je rentre. « Vous montez ? ».
Une solide éducation judéo-chrétienne couplée à une farouche volonté de ne pas entamer la moindre conversation me font répondre « oui » au lieu de « non, je mesure la connerie humaine et vous contribuez à son niveau dangereusement haut ». Elle appuie nerveusement 653 fois sur le bouton de son étage. C’est clair, l’ascenseur va prendre la mesure de l’urgence de la demande et va aller plus vite… Je lève les yeux au ciel, dépité… « Ah, vous aussi, vous avez remarqué, il manque une ampoule… ». « y’a pas que dans cet ascenseur qu’il manque une ampoule » m’aurait incité à hurler ma misanthropie légendaire. Mais, étant plus misandre que misogyne et cette personne étant, si on omet la barbe naissante, plus féminine que masculine, je réponds niaisement : « c’est à force de martyriser les boutons… ». Elle m’achève d’un « vous croyez ? ». Et il y en a qui croient en Dieu… S’il existe, on a le même humour…